Tous les amateurs avertis de triathlon, ou presque, connaissent Rodolphe Retrain, à la bonne humeur communicative. En 1989, il a participé à l'Ironman d'Hawaii, qu'il avait abordé avec de grandes ambitions. Voici le récit qu'il avait donné de sa course dans le numéro 43 de Triathlete.

"Hawaii... C'était pour moi l'objectif de la saison. J'avais ressenti comme une terrible frustration ma non-qualification pour les championnats d'Europe LD et l'Ironman devait constituer une revanche sur moi-même. Cette idée de briller dans le must du triathlon m'envahissait l'esprit sans qu'une pensée d'échec ne vienne l'assombrir.

L'arrivée à Kona Big Island et les quinze jours précédant la course me réservèrent des moments grandioses, magiques. C'était la fête telle que je l'avais cent fois imaginée. Tout s'annonçait bien. Moral et physique étaient au zénith en dépit de ma trop longue saison. Je ne cachais pas mon ambition de terminer dans le Top 20. La présence de tous les plus grands spécialistes ne m'effrayait pas. Mes temps de passage étaient établis. J'avais pleine confiance en une super condition vélo qui ne m'avait jamais trahi depuis le début de la saison. Je me laissais même une marge de sécurité en envisageant un marathon en 3h15. Et puis le jour où tout devait être okay, où rien ne devait lâcher, ça a merdé complètement.

Pourtant, ça n'avait pas trop mal commencé. La natation se passa sans trop de problèmes. Mais dès que j'enfourchai mon vélo, je sus que je n'étais pas dans un grand jour. Au lieu de temporiser, j'en ai rajouté. Je refusais l'évidence et elle m'éclata au visage. Mes muscles devenaient de plus en plus durs et de moins en moins efficaces. Je gardais pourtant le moral. Si je râlais, c'était contre les nombreux concurrents qui me draftaient.

Au 130e km, mes jambes ne fonctionnaient plus. Elles avaient été remplacées par deux masses inertes et douloureuses. Je n'avais qu'une idée en tête : m'arrêter et souffler tranquille sur le bord de la route, fuir loin de cette course de m.... qui ne m'apportait qu'une souffrance terrible et inutile. Mais je ne suis pas arrêté et j'ai fini le parcours vélo.(...)

En entamant le parcours pédestre, j'aperçois mon pote Plantinus qui se tape Mike Pigg. J'y puise une nouvelle motivation. Pendant 1h30, je vais courir à une moyenne de 13,5 km. Comme par miracle, j'ai retrouvé la foi. Cela ne durera pas longtemps. Un kilomètre plus loin, c'est la panne sèche. On vient de me retirer mes piles (NDLR : ce n'était pas les piles du lapin Duracell). Les douleurs reviennent. C'est la fin, je le sens. L'envie de dormir me reprend. Le moral est cassé. Je voudrais entendre parler français. J'attends Franck Garcin, mais suis incapable de le suivre. Avant de me larguer, il m'encourage à finir. Je me fous de finir, je me fous de tout. J'ai plus mal en marchant qu'en courant. Mon esprit broie du noir. Je suis déçu par moi-même, déçu par tous ceux qui croyaient en moi.

J'avais rêvé mon arrivée mais le rêve s'est transformé en cauchemar. Pendant les trois derniers kilomètres, une foule délirante nous soutient. Je voudrais me cacher. Qu'ils m'oublient ! Les larmes m'accompagneront tout au long de ces trois kilomètres. J'ai l'impression de moins souffrir en pleurant. Je passe la ligne avec des "good job" plein les oreilles. Je ne veux pas voir la plage, encore moins le chrono. Je m'effondre dans les bras de Sarah Coope comme un môme à qui on vient de mettre une petite claque. Non, c'est la plus grande claque de ma vie."